Réflexions : De la droite manière de ranger son téléphone

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À l’EGC BS, vous apprenez la gestion, mais vous apprenez aussi à décider et à répondre de vos choix. Cet article vous est dédié, étudiantes et étudiants de l’EGC, d’ici et d’ailleurs, parce qu’il existe une compétence discrète qui est la clé de voûte de tous les autres savoirs.

La maîtrise de l’attention. Sans elle, l’ambition s’éparpille. Avec elle, elle s’incarne. Spinoza nommait ce passage « la sortie de la servitude et l’entrée dans l’activité ». Les cours commencent donc, très simplement, par un geste qui a l’air banal et qui change tout. Ranger le téléphone. 

Chez nous les années scolaires ne s’ouvrent ni sur un chapitre ni sur un plan de cours. Elles débutent sur une question qui ne se range dans aucune discipline, parce qu’elle les traverse toutes. On vous demande, à vous, étudiants, quel est votre rêve. Pas une phrase polie, pas une formule de profil LinkedIn, un rêve vrai, celui qui vous dérange juste assez pour être crédible. Et, immédiatement, la classe se densifie. Les premiers qui parlent créent un passage, les autres s’y engagent, la sincérité circule de table en table. Pendant quelques minutes, on ne sent plus seulement un groupe d’étudiants. On sent une direction, une promesse, une énergie. Voilà une classe vivante ! 

C’est justement parce que ce moment est précieux qu’on le confronte À au réel. On vous demande de sortir votre téléphone et d’ouvrir « Temps d’écran ». On voit alors la sociologie à l’oeuvre. Le rire bref qui protège. Le regard de côté qui cherche une complicité. La petite hésitation avant d’avouer un chiffre. Puis les heures tombent, lourdes et nettes. Six, huit, parfois davantage. Ce n’est pas une singularité, c’est une époque. Le Baromètre du numérique 2025 montre qu’une part importante des 18–24 ans dépasse cinq heures d’écrans par jour pour un usage personnel, jusqu’à 39 %. Dans le même temps, le smartphone s’impose comme l’objet le plus répandu et devient, chez les plus jeunes, un support majeur pour regarder des contenus. Autrement dit, la caverne ne se trouve plus au fond d’un texte ancien. Elle tient dans une poche, elle s’allume à volonté, elle vous suit. 

À ce stade, beaucoup attendent une remontrance. On s’en garde. Le sermon culpabilise, il ne transforme pas. On préfère le dialogue socratique, celui qui ne distribue pas des leçons, mais qui fait naître des raisons. On vous pose un « pourquoi », puis on le reprend jusqu’à ce que vos mots cessent d’être des paravents. Pourquoi ce geste dès que le silence arrive. Pourquoi ce retour presque automatique. Pourquoi cette fidélité à l’écran, alors même que vous venez de prononcer un rêve qui réclame du temps, de l’élan, de la présence. Vous me dites souvent que c’est pour souffler, oublier, décompresser. On ne nie pas, on précise. Souffler de quoi ? Oublier quoi ? Décompresser de quoi, au juste, quand on a 20 ans et que l’avenir est encore devant vous ? 

C’est ici que Spinoza devient un allié très concret. Il ne vous demanderait pas de vous interdire. Il vous demanderait de comprendre. Pour lui, la servitude commence lorsque nous sommes tirés par des causes que nous ne voyons pas. Le téléphone excelle dans cette traction silencieuse. Il ne commande pas, il récompense. Il promet une micro-joie immédiate, un « encore » sans effort, une parenthèse chimique. L’attention se laisse alors mener comme un fil qu’on tire doucement. Le même baromètre souligne une dépendance ordinaire, devenue presque banale, puisque 65 % des Français déclarent ne pas pouvoir se passer de leur smartphone plus d’une journée. Quand on prononce le mot « dopamine », ce n’est pas pour vous réduire à une mécanique, à une chimie organique. C’est pour vous faire passer de la passivité à l’activité. Le jour où vous nommez ce qui vous détermine, la contrainte cesse d’être un destin et redevient un choix. 

Une fois la mécanique rendue visible, Platon cesse d’être une référence lointaine. Dans la caverne, ce qui trompe n’est pas seulement l’enfermement, c’est la douceur des ombres. Elles ne demandent ni effort, ni risque, ni silence. L’écran perfectionne cette douceur. Il est lumineux sans éblouir, un infini sur mesure. Il donne l’impression d’être au monde tout en vous tenant à distance du monde. Alors on vous propose une expérience simple, presque brutale dans sa clarté. On vous demande de comparer votre rêve et vos heures. Votre désir et vos habitudes. Ce que vous voulez devenir et ce que vous laissez vous absorber. 

Pour que cette comparaison ne reste pas une illusion, on élargit encore. Une journée se laisse grignoter parce qu’elle paraît petite. Une année commence à peser. Une vie, en revanche, compte autrement. On vous donne un chiffre qui n’a rien d’un effet de manche. Soixante années représentent environ 525 600 heures. Et on vous demande ce que vous souhaitez en faire. À ce moment-là, le rire s’éteint. Le groupe ne se protège plus. Il réfléchit. 

C’est alors que Nietzsche et Camus entrent en scène. Dans « Ainsi parlait Zarathoustra », Nietzsche raille tout ce qui rapetisse l’homme, tout ce qui l’habitue au tiède, au facile, au confortable, jusqu’à le rendre satisfait de presque rien. Le défilement peut devenir un clignement prolongé, une manière polie d’éviter le monde. Camus, lui, dirait que l’absurde s’installe quand on s’étourdit pour ne plus se rencontrer. Sa réponse n’est pas la fuite, c’est une révolte tenue, quotidienne, presque modeste, comme faire rouler son rocher petit à petit en haut de la montagne. Kafka, enfin, reconnaîtrait que nos notifications sont des convocations sans visage auxquelles on répond avant même d’avoir compris. Comme une sentence que l’on accepte sans connaître le motif. Dans ce théâtre-là, on veut vous rendre une chose essentielle. La souveraineté de votre attention ! 

Finalement, nous revenons toujours au Petit Prince, parce qu’il sait dire en quelques mots ce qu’on essaie de vous faire éprouver depuis tant de minutes : « On ne voit bien qu’avec le coeur. L’essentiel est invisible pour les yeux. » Autrement dit, une vie se construit avec de la présence. Un souvenir ne se fabrique pas en défilant, ni en regardant mais en ressentant. Il s’enracine dans le réel, dans une émotion, une sensation, une rencontre, un effort, une joie qui a du relief. Si vous voulez vous rapprocher de votre rêve, il vous faut du temps habité, pas du temps dissous. Si vous voulez comprendre le monde, il vous faut y être, parfois, pleinement. 

On ne vous demande pas de devenir ascètes. On vous demande de devenir souverains. Spinoza dirait que la liberté commence lorsque vous cessez d’être menés par des causes invisibles. On la reconnaît à une scène simple et toujours réjouissante. Quand le questionnement a fait son oeuvre, quand la caverne perd un peu de son éclat, vos téléphones finissent rangés, sans drame, avec un sérieux comique. 

Antonin MONTEIL
Intervenant – EGC Occitanie Campus Nîmes

Sources : 

Baromètre du numérique 2025, Arcep, chiffres sur le temps d’écran et focus 18–24 ans. 

– Synthèse du Baromètre du numérique 2025 reprise par Banque des Territoires, indication sur l’impossibilité de se passer du smartphone plus d’une journée.

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